mardi 17 novembre 2009, 09:19
Combien d'uvres d'art voyagent-elles dans le monde chaque année, de musée en musée et d'expo en expo ? Combien de ces uvres reviennent-elles à leur propriétaire endommagées, dépréciées ? Mystère. Même à l'Icom, le Conseil international des musées, on n'en sait rien. Son directeur, Julien Anfruns, en est désolé : « Nous n'avons pas d'observatoire mondial sur le sujet. Et c'est un problème. Nous devrons avoir un outil mondial sur les transports, les assurances, les trafics. »
On peut quand même tenter d'extrapoler. Les Musées royaux des beaux-arts de Belgique prêtent environ chaque année 150 uvres d'art. Qui voyagent. Le Louvre, la National Gallery, l'Ermitage ou le Moma, c'est sans aucun doute davantage. Faites le compte : chaque année, des milliers d'uvres d'art circulent en camions et en avions. Les accidents ? Là, l'extrapolation est impossible. Aucune statistique. Tout ce qu'on sait, c'est que 70 % des uvres d'art endommagées le sont pendant le transport. On l'aurait quasi deviné.
Pourquoi cette problématique fait-elle soudain la une ? A cause de l'affaire Boccioni au Musée d'Ixelles. Bien que là, le bronze du futuriste italien fait partie des 30 % restants : il a été endommagé au Musée même, au cours d'une exposition d'Europalia Italia en 2003-2004. Et le prêteur assigne aujourd'hui le Musée d'Ixelles : il veut recouvrer les 270.000 euros de dépréciation de l'uvre. Polémique à Ixelles, que nous développons page 34.
Mais comment cela se passe-t-il, le voyage des uvres d'art ? Avec précaution. La procédure est identique partout. On examine l'état de l'uvre avant le prêt, on utilise des transporteurs agréés, spécialisés dans l'emballage des uvres d'art, on examine l'état de l'uvre quand elle arrive à destination, on fait de même quand elle revient. On pratique le convoiement : un conservateur voyage toujours avec l'uvre, il a la responsabilité de la mise en caisse, de l'ouverture des caisses, de l'examen des uvres par les douanes.
Multipliés par trois
Et les uvres sont évidemment assurées. De clou à clou, comme on dit. Du décrochage à leur retour. L'assurance coûte habituellement un pour mille de la valeur de l'uvre. Et c'est celui qui emprunte qui paie.
Ça coûte cher. Oui. Quand les Musées royaux des beaux-arts ont exposé le Rembrandt venu des collections de la reine d'Angleterre, la facture d'assurance atteignait 30.000 euros.
L'expo Rubens et celle des peintres flamands de la Royal Collection ont coûté chacune un million d'euros en transport et assurances. Sans compter la scénographie et le personnel. « Il faut faire beaucoup d'entrées pour récupérer ces sommes », commente Michel Draguet, directeur des Musées.
« Ce qui est sûr, c'est que les coût de transport et d'assurances ont été multipliés par trois ces dix dernières années », affirme Julien Anfruns.
« Et cela pourrait signifier la fin des expos de ce genre, assène Michel Draguet. D'abord à cause des coûts exorbitants. Et puis, on va davantage s'inquiéter du patrimoine. Jusqu'ici, on regardait le tableau avant le départ et au retour, sans recherche scientifique sur l'impact à long terme. Mais ça va changer. Car des dommages peuvent apparaître bien plus tard. Et quel est l'impact d'un décollage d'avion sur un tableau, à long terme ? » Aujourd'hui, d'ailleurs, tout un patrimoine est déjà immobilisé. Michel Draguet, par exemple, refuse de prêter ses peintures sur bois de grand format. Et le Prado n'a pas voulu prêter un Van der Weyden pour l'expo de Louvain.
« Les enjeux des transport sont l'avenir des musées, réagit Julien Anfruns. Parce que subsiste malgré tout une tendance à l'intensification de la production des expos, parce qu'elles ont beaucoup de succès. Et parce que de nouveaux centres culturels se créent dans le monde, en Chine, dans le Golfe Persique, ailleurs encore. Ce qui va augmenter le nombre de voyages d'uvres d'art. Et donc les risques... »
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2011
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