Petits papiers, grandes ambitions

EGGERICX,LAURE

La BD croisera l'art contemporain dans ce nouveau lieu atypique du coeur de Bruxelles.

3 QUESTIONS à Philippe Geluck

La position géographique de la Galerie, à Bruxelles, c'est important pour vous ?

C'est à la maison ! Je vis à Bruxelles. Ma première exposition, c'était à Bruxelles. C'est un peu un camp de base, le berceau de tout en BD. J'ai vécu à Etterbeek, dans le km2 où sont nés Hergé et Franquin. On y respire un air particulier ! Aujourd'hui, je suis heureux et fier d'inaugurer cet espace, le jour de l'anniversaire du Chat. Depuis 2004, je n'ai plus exposé à Bruxelles. Il était temps de revenir.

Comment percevez-vous le lieu ?

La Vaisselle au kilo, tout le monde connaissait. Après, l'endroit a subi un épisode désolant, il semblait maudit. Aujourd'hui, il renaît ! Le fait que j'ai pu suivre le chantier m'a permis de signifier des envies par rapport aux cimaises, aux hauteurs de rails et aux éclairages. J'ai donné un avis professionnel sur des aménagements à faire. Les vitrines rétro-éclairées en sous-sol figurent parmi mes propositions. J'ai fourni un croquis pour préciser mon idée, au vu de l'expérience que j'avais acquise lors de la grande expo des 20 ans du Chat où j'avais dessiné chaque détail de l'exposition. Là, je fabriquais mon exposition. Ici, je ne peux évidemment pas marquer l'espace de mon empreinte, il doit aussi servir aux autres !

Quel est votre rapport avec l'art et l'art contemporain ?

J'ai peint plusieurs toiles sur le thème de la peinture : des hommages à Courbet, à Matisse ou à Léonard de Vinci… Mon travail porte sur la dérision, souvent via la langue. A part Ben et Lichtenstein, les artistes qui recourent au texte (mots, signes, onomatopées…), sont peu nombreux. J'ai réalisé une série d'hommages à Pollock, le peintre inaccessible par excellence. Via mes toiles, certains collectionneurs ont quand même pu réaliser le rêve d'avoir un peu de Pollock chez eux !

3 QUESTIONS à François Avril

Qu'évoque Bruxelles pour vous ?

Bruxelles, je connais bien. Les Petits Papiers aussi. J'ai un lien particulier avec la Belgique. Au temps des frontières, c'était exotique de venir ici. Il y avait une autre monnaie, une architecture différente. Et puis c'est le pays de la bédé et j'ai toujours été associé à la bande dessinée alors que j'en fais peu. Il y a 23, 24 ans que je n'ai plus fait de bande dessinée, mais mes amis, mes expositions, mes galeries sont dans ce monde. Je ne suis pas un véritable auteur de bédé. Je fais de la peinture de dessinateur mais j'ai gardé le trait noir de la BD.

Pour les Petits Papiers, vous avez accepté le principe du duo. En quoi cela consiste-t-il ?

L'idée est de susciter une rencontre et non un affrontement entre un artiste de l'art contemporain et un créateur de BD. On m'a proposé un tandem avec Claude Viallat dont j'aime beaucoup le travail. Seul, je n'aurais jamais fait la démarche de l'approcher. Jamais je n'aurais imaginé Viallat poser ses empreintes colorées sur un de mes dessins. Nos univers sont tellement éloignés : lui est abstrait, je suis figuratif… Nous nous sommes rencontrés. C'est un garçon très ouvert qui porte un regard bienveillant sur la BD qu'il aime bien : il collectionne de vieux albums des années 40/'50. Pour notre œuvre à 4 mains, il m'a demandé de lui préparer une surface sur laquelle il pourra intervenir. Je lui ai fourni trois grands formats. Il paraît qu'il a déjà fini. Je suis impatient et angoissé de voir ce qu'il en a fait. Pour Viallat, la question de rater ne se pose pas : il ne rate pas ! Ce n'est pas son propos ; il n'est pas à la recherche d'un truc réussi. Même sans résultat, c'est réussi, ce qui est nouveau et très intéressant pour moi. Il est dans une autre dimension qui m'ouvre des horizons, désacralise l'œuvre.

Que pensez-vous de ce rapprochement ?

En général, les galeristes n'encouragent pas le fricotage des artistes de l'art contemporain avec les créateurs de BD. Il s'agit ici d'une démarche avant-gardiste qui n'existait pas auparavant.

Créée en 2007 place Fontainas à Bruxelles par Marc Breyne et Alain Huberty, la galerie Les Petits Papiers a déjà bien voyagé. En 2010, elle met le cap sur Paris où elle ouvre les galeries Petits Papiers BD Franco-Belge et Petits Papiers Comic Art et Illustration.

Aujourd'hui, la galerie spécialiste dans l'organisation d'expositions et de ventes de planches originales de bandes dessinées, monte place du Grand Sablon, pour y accueillir un public plus large, « qui ne descend jamais, ou peu, dans le centre-ville », explique le tandem Breyne-Huberty.

L'idée centrale de ce grand projet qui voit sa concrétisation dans les murs d'un immeuble classé – celui bien connu de la Vaisselle au kilo – est de susciter la rencontre entre deux univers proches mais différents : celui du 9e art et de l'Art contemporain. Un pari que les marchands avaient déjà initié lors de leurs participations à la BRAFA et qui semble dans l'air du temps, tout en ayant un côté avant-gardiste et novateur.

Melting Pot avant-gardiste

En osant une programmation artistique où peintres, illustrateurs, dessinateurs, plasticiens, photographes et sculpteurs dialoguent, les Petits Papiers encouragent le décloisonnement des disciplines. Leur lieu devrait être celui de l'art contemporain au sens large (puisque la BD est de l'art contemporain à part entière) et de la culture plurielle. Pour ce faire, les deux comparses pour qui la bande dessinée n'a plus de secret – cela fait plus de trente ans qu'ils sont au service de ce qui est devenu un neuvième art ! – se sont entourés des conseils de Christian Balmier et Pierre Sterckx, tous deux spécialistes en art contemporain. Dans les 300 m2 tout fraîchement restaurés de leur « loft d'exposition », ils disposeront de 3 niveaux pour développer les multiples facettes de leur projet.

Le rez-de-chaussée et le premier étage seront consacrés aux regards croisés entre auteurs de BD et artistes d'art contemporain avec quelques duos programmés comme celui, étonnant tant leurs univers semblent différents, entre les paysages urbains de François Avril et les empreintes colorées de Claude Viallat ou celui, plus attendu, entre Pat Andrea et Loustal, deux artistes qui se connaissent déjà.

La « crypte » (en fait une cave voûtée) en sous-sol est un espace plus intimiste qui servira d'écrin aux planches et aux œuvres de plus petit format. Les artistes qui portent le projet sont nombreux et la programmation témoigne d'une ouverture à 360 º avec, l'indispensable patrimoine historique de la bande dessinée franco-belge (Tilleux et Jacques Martin occuperont les cimaises en 2012), des auteurs qui s'approprient d'autres supports que la planche traditionnelle (les Yslaire, Baudoin, Deprez, Schuiten, Loustal ) et, enfin, de la bande dessinée actuelle avec des planches originales de nouveaux albums.

Pour inaugurer ce nouveau lieu qui fonctionnera 365 jours par an grâce à l'association avec la salle de ventes Millon (1), Philippe Geluck exposera une trentaine de grandes toiles, des dessins et des planches réalisées entre 2008 et 2011 et ce jusqu'au 17 avril. Suivront L'Enfer de Xique-Xique, autour de Maurice Tilleux, puis Jean-Claude Götting et Patrick Van Roy pour un Hommage à Bruxelles, en été une expo Erotique avec Alex Varenne et Georges Pichard et, pour la rentrée de septembre, le duo Claude Viallat et François Avril. Et ainsi de suite, tous les mois. A vos agendas !

Galerie Petits Papiers – place du Grand Sablon, 8-8a Bodenbroeck – 1000 Bruxelles (à partir du 22 mars 2012) –

www.petitspapiers.be


© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2011
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